Episode 10 Brooklyn- le dilemme du voyageur

A découvrir: le film ou le livre “Brooklyn”

 

La transcription:

Episode 34 BROOKLYN: Le dilemme des voyageurs

  • le cinéma et moi

J’ai toujours eu une relation intense avec le cinéma; je pense que c’est parce que je suis très rêveuse.  C’est d’ailleurs pour ça que j’ai un diplôme en cinéma. Quand j’étais petite et même adolescente, comme beaucoup de monde j’imagine, je pouvais voir le même film 50 fois.  Aujourd’hui quand un film me plaît vraiment,  j’ai besoin de le revoir plusieurs fois.  Il y a tellement de choix de nos jours en termes de séries et de cinéma que c’est difficile de tomber amoureux d’un film, d’avoir le coup de foudre pour un film.  On peut les compter sur les doigts de la main.

Pendant ces 10 dernières années,  certains films m’ont absolument marquée, à tel point que je les ai revus le jour après les avoir vus pour la première fois. Par exemple : Room, The Joker, My Octopus teacher, Get Out et Brooklyn.

Aujourd’hui je vais parler de Brooklyn que j’ai même acheté en DVD, pour vous dire à quel point ce film me plaît.

C’est un drame historique (il a fallu que je l’écrive pour me rappeler de cette appellation, je vais la lire) britannico-irlando-canadien réalisé par John Crowley avec Saoirse Ronan, Emory Cohen et Domhnall Gleeson. Trois acteurs que j’adore.

Il va y avoir quelques spoilers, mais pas trop non plus, je vais faire attention.

Première chose, personnellement, je pense que ce film est parfait.

Tout est parfait:  le scénario,  le jeu d’acteur -que ce soit pour les personnages principaux ou secondaires, les accents des acteurs sont spectaculaires, la réalisation,  les décors,  les costumes et la musique. En plus, c’est rare de tomber sur un film irlandais international qui ne soit pas stéréotypé,  qui soit authentique. Comme l’Irlande occupe une place particulière dans mon cœur, j’apprécie tout particulièrement le côté culturel et historique du film.

 

  • Un petit résumé du film Brooklyn

Dans les années 50, il y a eu une vague d’immigration irlandaise aux Etats-Unis à cause de la crise d’après-guerre en Irlande. Eilis qui vit à Enniscorthy (qui est d’ailleurs proche de là où habitait Saoirse quand elle était petite), Eilis vit avec sa mère et sa sœur mais elle ne trouve pas de travail à temps plein donc sa sœur lui trouve un emploi grâce à une organisation à New York. Elle doit partir. C’est par nécessité qu’elle quitte l’Irlande. Elle a du mal à s’adapter à sa nouvelle vie, souffre du mal du pays. Puis, elle s’adapte. Mais une tragédie en Irlande la force à rentrer. Une fois rentrée, elle doit faire un choix : rester ou repartir. Le grand dilemme des émigrés.

 

  • Le parallèle entre Eilis, le personnage, Saoirse, l’actrice, moi-même et probablement vous aussi qui écoutez ce podcast

Pourquoi ce film m’a autant marqué ? Ce n’est pas seulement parce que ce film est sensationnel, mais parce qu’il y avait un parallèle avec ma vie. C’est vrai que c’est un film universel avec lequel on peut s’identifier d’une façon ou d’une autre. Mais pour nous, ceux qui ont émigré, qui se sont établis ailleurs peuvent vraiment s’identifier au personnage principal et à tous les sentiments liés à l’émigration comme : la peur, la nostalgie, la solitude, l’aventure, le renouveau, la culpabilité, la crise identitaire, l’appartenance et le fait de se trouver face à un choix constant : rester ou rentrer.

D’ailleurs, l’actrice elle-même, Saoirse Ronan a expliqué lors d’interview qu’elle avait éprouvé un sentiment très fort pour ce personnage, d’abord parce que c’était son premier film irlandais, mais surtout parce l’histoire de ce personnage Eilis faisait écho à sa vie. C’était à un moment de sa vie où elle était entre deux cultures. Elle s’était installée à Londres mais continuait de se poser des questions sur: dois-je rentrer ou rester ? Par ailleurs, Saoirse est née à New York et est arrivée en Irlande quand elle avait 3 ans. Sa vie a été baignée de cultures différentes.

Elle interprète parfaitement son rôle, elle s’est même dit: Est-ce que je joue la comédie ? Son rôle était si proche d’elle, qu’elle-même se confondait. Saoirse a été nominée aux Golden Globes et aux Baftas dans la catégorie Meilleure actrice ; ses expressions de visage transmettent les émotions de manières si exactes que les critiques ont qualifié sa performance d’actrice de film muet. Son visage dit tout.

Brooklyn, je l’ai vu en 2018, quelques mois avant de quitter l’Argentine. Je suis restée à Buenos Aires pendant 6 ans sans jamais savoir si j’allais y rester ou partir. Chaque année, je me disais : un an de plus, mon histoire ici, n’est pas finie. En 2018, j’ai senti que c’était la fin de mon histoire là-bas.

Je devais faire le choix de rentrer en France, ou au moins en Europe. Non, je me suis mal exprimée, en fait j’avais fait le choix, mais je devais l’officialiser et l’accepter.

En Argentine j’avais deux emplois que j’adorais, je vivais dans une culture qui me plaisait, j’étais en couple avec un latino, mais je sentais que mon histoire là-bas était finie. C’était l’heure de tourner la page et en plus j’étais angoissée à l’idée de perdre ma grand-mère, j’avais peur qu’elle quitte ce monde sans que je ne sois à ses côtés.

Donc, prenons des moments spécifiques du film qui font écho à notre style de vie de nomade ou d’émmigrant.

  • La scène du départ

La description de la scène : Eilis est sur le bateau qui est encore à quai. Elle est à la rampe et est au milieu des gens qui font signe à leurs proches. Elle regarde sa mère et sa sœur. Elle porte un manteau vert et un bonnet rouge. Ce sont deux couleurs significatives dans le film. Le vert représente l’Irlande et le rouge les Etats-Unis. La scène est trop difficile à vivre pour sa mère. Elle se retourne et part. Sa sœur, Rose, surprise, envoie un baiser à Eilis qui lui en envoie un en retour. C’est une scène émouvante et triste.

Forcément, la scène du départ est émouvante, que ce soit lorsqu’elle fait sa valise ou lorsqu’elle est sur le bateau et dit au revoir à sa mère et à sa sœur, ce sont des moments d’émotions, qui, par la suite, sont contrastés avec la banalité des actions qui suivent.

Pour moi, ça a toujours été un choix de partir, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas chargé en émotions. Je me rappelle qu’à chaque fois que je quittais ma mère pour repartir (sachant que je ne la reverrai pas pendant au moins un an), c’était toujours très triste et je fantasmais à l’idée de pouvoir lui dire “au revoir” un jour sans ressentir cette peine profonde. Entre parenthèses, c’est le cas maintenant que j’habite à une heure de chez mes parents.

Je pense que le départ le plus difficile et le plus émouvant a été mon départ d’Argentine. J’ai dû dire au revoir à l’homme avec qui j’étais en couple à ce moment-là. On s’est embrassés, j’ai pleuré et après, j’ai passé la douane et je suis allée faire pipi. Il y a un côté grotesque quand même.

C’est marrant comme contraste. On a le poids du départ et tout à coup il faut faire une action comme chercher sa cabine, s’acheter un sandwich, monter dans un taxi, dîner.

Ces choses banales ne sont plus banales dans un pays étranger ; elles ne sont plus faciles et encore plus quand il y a le barrage de la langue. Une de mes élèves, une Sud-Africaine qui vit en France m’a dit hier qu’elle n’aimait pas aller à la boulangerie parce qu’il faut commander. Elle parle bien français, mais ces petites interactions sont difficiles. A Buenos Aires, dire au chauffeur de bus où j’allais, je trouvais ça stressant. Il faut communiquer de manière efficace en un temps limité. Le quotidien est un challenge permanent.

  • L’intégration et la nostalgie

Ici, beaucoup de scènes font référence à ce sentiment.

Une en particulier est simple mais reflète bien la sensation d’être “étranger”. Eilis traverse la rue entourée de gens. Elle porte toujours son manteau vert et elle a l’air triste. On peut être physiquement entouré de monde mais se sentir seul intérieurement.

Ces moments transmettent un sentiment particulier : En anglais, “homesickness”, en français c’est avoir le mal du pays. Quand notre “chez nous” nous manque terriblement.

La scène que j’ai choisie, c’est la scène de la fin, c’est une réplique d’Eilis qui parle à une jeune irlandaise qui part s’installer à New York.

Eilis lui dit : you’ll feel so homesick you’ll want to die, but there’s nothing you can  do about it, you’ll have to endure it, but you will and it won’t kill you.

Tu auras tellement le mal du pays que tu voudras mourir, et tu ne pourras rien y faire, il faudra le supporter, mais tu le supporteras et ça ne te tuera pas.

One day the sun will come out, you will not notice it straight away and then you’ll catch yourself thinking about something or someone with no connections with the past, someone who’s only yours.

Un jour, le soleil sortira et tu ne t’en rendras pas compte tout de suite et puis tu te surprendras à penser à quelque chose ou quelqu’un sans connexion au passé, quelqu’un qui ne sera qu’à toi.

Cette transformation dans le film est présentée de manière métaphorique avec le manteau d’Eilis. Au début, elle porte un manteau vert synonyme de l’Irlande, puis elle change pour un rouge, couleur des Etats-Unis qui démontre qu’elle s’est accoutumée au pays. Elle a vaincu le mal du pays.

Personnellement, je n’ai jamais eu le mal du pays. Parfois, ça me manquait mais pas à ce point. Par contre, j’ai souffert d’être absente. Je rêvais d’avoir un pouvoir surnaturel et de pouvoir me télétransporter pour aller déjeuner chez mes parents le dimanche midi. Et quand toute ma famille était réunie et que je les voyais sur Skype, je retenais mes larmes. C’est dur d’être loin des siens. Eilis dans le film attend avec impatience les lettres de sa famille.

C’est vrai que le pays me manquait de temps en temps. Une chose que j’ai remarquée, c’est qu’à l’étranger, j’avais besoin d’écouter la radio française, de regarder des programmes télé de France, d’écouter de la musique en français. J’avais besoin de cette proximité.

 

  • La nationalité nous définit quand on est étranger

Dans le film, au début, Eilis ne se sent pas à sa place. Et elle est constamment confrontée à sa nationalité. Tout le monde lui rappelle qu’elle est irlandaise. Par exemple, il y a une scène où une de ses collègues lui dit qu’elle a vu un film irlandais au cinéma. Celle-ci est surprise qu’Eilis ne réagisse pas. Dans une autre, un serveur fait un commentaire sur son accent. On est sans cesse confronté à notre nationalité.

Quand je vivais en France, je me disais pas “Je suis française”, mais à l’étranger, la nationalité devient un élément clé de notre identité qu’on le souhaite ou non.

Il y a aussi la sensation d’être une étrangère, une personne maladroite, pas à sa place, c’est un sentiment que je connais bien.  Comme on disait tout à l’heure, ce sont les petites choses qui deviennent des défis, comme prendre rendez-vous chez le médecin, prendre le bus, commander dans un bar…

En même temps, d’un autre côté, c’est une opportunité de renouveau, de se redéfinir, de choisir ses amis, son entourage. C’est un aspect qui me plaît tout particulièrement. Et dans le cas d’Eilis, c’est encore plus vrai parce qu’elle vient d’une petite ville où tout le monde se connaît et tout le monde sait tout sur tout le monde. Elle découvre l’anonymat à New York.

 

  • L’entraide entre compatriotes

Il y a plusieurs scènes d’entraide tout au long du film.

Je pense notamment au personnage de Georgina qui partage la cabine sur le bateau avec Eilis.

Georgina est Irlandaise et vit à Brooklyn depuis longtemps. Elle est contente de repartir. Elle était venue rendre visite à sa famille. Il y a plusieurs scènes où Georgina donne des conseils à Eilis pour sa nouvelle vie. Plus tard, Eilis aidera à son tour une fraîchement arrivée et si j’ose dire naïve jeune femme.

Avant d’arriver en Argentine, j’ai passé le vol à côté d’une anglaise qui vivait en Argentine depuis longtemps. Elle aussi m’a longuement parlé des choses à prendre en compte, des différences culturelles, etc.

Cette entraide entre compatriotes et entre étrangers est unique. On a tout de suite un point en commun.

 

  • Le sentiment de culpabilité

Le film repose sur le thème du choix : rester ou partir.

Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix, mais dans les deux cas, il y aura de la culpabilité.

Je ne veux pas révéler la fin du film. Mais à un moment donné, Eilis a pris sa décision. Elle doit agir et elle marche très vite en direction d’une cabine téléphonique pour officialiser son choix. Elle est déterminée, mais on voit que ce choix est douloureux. Pour moi, elle agit dans l’urgence parce qu’elle pourrait changer d’avis.

Ce qui est dur c’est ce sentiment d’abandonner ceux qu’on aime.

La culpabilité, tout le monde ne la ressent pas. Mais, moi, je l’ai ressentie. Être loin de ses proches, ne pas être là dans les moments durs. Pour moi, c’était le plus grand dilemme.

J’ai loupé des mariages, des naissances, des anniversaires et, le pire, des enterrements.

Vivre le deuil, loin de tout, c’est très dur. Mon grand-père est décédé quand j’étais à Buenos Aires et j’ai raté son enterrement. J’ai eu du mal à réaliser qu’il était parti.

Une des grandes motivations pour mon retour en France, c’était ma grand-mère. Je me réveillais la nuit angoissée qu’elle ne parte sans que je sois là.

J’ai pu faire ce choix, le choix de rentrer, mais je sais que beaucoup ne le peuvent pas et ce sentiment est difficile à vivre.

 

  • Le dilemme: rester ou partir ?

Eilis est partie au début par nécessité, mais ensuite elle peut faire le choix.

Elle doit choisir entre deux vies: une vie en Irlande ou une vie à New York. Elle doit choisir entre deux hommes. Chacun lui propose le mariage ; elle doit choisir.

Sa mère a besoin d’elle et elle ressent ce poids.

Il y a une scène qui n’est pas en lien avec ce choix en particulier, mais c’est un choix aussi. Dans la “boarding house” où habite Eilis à New York, il y a d’autres Irlandaises. En français, on pourrait appeler ce type d’établissement “une pension”. Une femme irlandaise interprétée par Julie Walter (soit dit en passant, elle est absolument fantastique dans ce film) “By the way” – une femme irlandaise loue des chambres à des jeunes ou moins jeunes femmes irlandaises. Elles sont célibataires, et en général elles vivaient dans ces pensions jusqu’à ce qu’elles se marient. Une des pensionnaires, Sheila, interprétée par Nora-Jane Noone, est divorcée. C’était rare et mal vu à cette époque. D’ailleurs, d’autres pensionnaires se moquent d’elle à plusieurs reprises.

Sheila attend qu’Eilis termine dans la salle de bain pour pouvoir faire sa toilette avant d’aller se coucher. Eilis lui pose des questions sur le mariage. Sheila répond honnêtement qu’elle ne regrette pas son mari qui l’ignorait et qui ensuite l’a quittée pour une autre. Maintenant, elle souhaitait trouver un autre mari pour ne plus avoir à vivre dans une pension comme celle-ci. Mais, elle dit aussi : quand elle sera mariée, elle regrettera peut-être la pension.

Je trouve l’idée intéressante parce qu’on a tendance à ne pas être satisfait de notre situation actuelle.

On pense toujours à ce qui se passe ailleurs sans se concentrer pleinement sur notre vie présente. Ou l’inverse, on se sent coupable quand on oublie totalement l’ailleurs.

Rester ou Repartir: je ne me pose plus la question.

J’ai décidé de repartir 😉

 

 

 

Learn French with Nolwenn – French podcast and French courses

Nolwenn Gautier

Prof de français depuis 2010

Ici, je vous propose de réfléchir à  comment développer une relation positive avec le français et les langues en général.

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